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Dans les médias

« La belle Hidalgo, les femmes et Lorca » (L’Hémicycle)

Dans la revue L’Hémicycle en date du 23 novembre 2011, Eric Fottorino a publié ce portrait que je vous propose de retrouver ci-dessous :

 

La belle Hidalgo, les femmes et Lorca

 

Rencontrer Anne Hidalgo, c’est sentir l’Espagne pousser sa corne comme dans une chanson de Nougaro. Tout en elle respire la force du Sud. Le regard fier et brûlant qui vous enveloppe, adouci par le sourire malicieux. Le teint mat frotté à tous les soleils de son Andalousie natale, quittée à l’aurore de sa vie, mais dont elle rayonne intensément. On devine au premier instant que ses admirations sont en droite ligne de sa filiation.

Pour nous mener aux grandes figures du féminisme qui ont bouleversé ses quinze ans, Simone de Beauvoir, Anaïs Nin, Rosa Luxembourg, mais aussi les combattantes de son époque, Gisèle Halimi dans le procès de Bobigny, il faut d’abord passer par Malaga, où naquit Picasso. Il faut ressentir sa fierté qu’un tel génie soit né si près de chez son grand-père, modeste paysan dans un grand domaine agricole. Remonter comme le saumon, à contre-courant, et découvrir le lit des origines.

Vexations

Pour la première adjointe au Maire de Paris, ce grand-père paternel, viscéralement homme de gauche, profondément socialiste et républicain, a tout enclenché. En Juillet 1936, après une lutte sans merci contre les franquistes, il entraîna les siens dans la colonne de réfugiés partant vers Andorre. Puis gagna la France en 1939, pour trouver la paix et le répit « quelque part en Lot-et -Garonne ». Cet homme modeste croyait en la République et en ses valeurs, qu’il résumait à deux apports essentiels : l’éducation pour les enfants et l’accès à la culture. Il espérait que ses enfants deviendraient des gens lettrés. L’idéal à ses yeux était même qu’ils travaillent « dans les postes », une manière de prendre son souhait au pied de la lettre. Pas étonnant que sa petite-fille s’emplit de figures intellectuelles et artistiques davantage que de purs politiques.

C’est en France que le père d’Anne Hidalgo fréquenta l’école pour le première fois. Mais après la guerre, son grand-père commit l’erreur de revenir en Espagne. Il fut emprisonné, condamné à mort, et finalement libéré au bout de quelques années. La grand-mère était morte du typhus pendant le voyage du retour. Leurs cinq enfants, dont le père d’Anne, avaient connu l’orphelinat, le « redressement » infligé aux fils et filles de « rouge », les vexations, la faim.

On est encore loin du féminisme. Comment va-t-il faire irruption dans la vie de la future élue socialiste de Paris ? Au début des années 1960, son père revient en France avec ses deux filles. Anne n’a pas trois ans. Pourtant elle se rappelle les habits qu’elle portait, le sac qu’elle tenait, l’illustré qu’elle lisait. Ils ont quitté définitivement l’Espagne pour atterrir dans une cité ouvrière lyonnaise. Comment a-t-elle gardé le souvenir aussi précis du passage de la frontière ? L’air de la liberté a un parfum inoubliable.

Douée pour les études, mue par une volonté d’intégration farouche, elle s’instruit, elle travaille, toujours tirée à quatre épingles. Chez les Hidalgo, on est léger d’argent. Mais sa mère couturière lui dessine de jolies robes dont elle choisit les modèles dans les catalogues. A l’adolescence, la jeune fille qui parle espagnol à ses parents, mais français avec sa sœur, ressent la pesanteur du machisme, plutôt répandu chez les hommes en général, les Ibères en particulier… Son père veut pour elle l’éducation la plus poussée possible, et il l’encourage à trouver un bon métier plutôt qu’un bon mari. Ce n’est pas rien. Mais elle cherche à s’affirmer comme fille, à ne pas plier devant l’autorité paternelle, à ne pas toujours obéir.

Combat féministe

La voici à la Librairie des femmes de la place des Célestins, à Lyon. Bonjour Simone de Beauvoir. A la seule lecture de ce titre, Le Deuxième Sexe, elle frémit. Découverte par hasard, « parce que jamais les livres », celle qui va libérer la condition de plusieurs générations de femmes va « parler » à la jeune Anne Hidalgo. Lui révéler que les filles ont autant de droits que les garçons. Au moins doivent-elles se battre pour qu’il en soit ainsi. « C’était la fin du MLF. J’allais dans les manifs. Les femmes qui luttaient menaient un combat réel. Bien sûr, j’ai aussi crié des slogans comme “ Oui patron, oui papa, oui chéri, c’est fini ! ” », sourit-elle.

Elle se plonge dans les romans de Virginia Woolf, dévore le journal d’Anis Nin, découvre Rosa Luxembourg. Pourquoi cet attrait pour l’ennemie jurée des socio démocrates, qui fut assassinée par eux, tuée d’une balle dans la tête, et son corps jeté dans un canal de la Spree ? « C’était une idéaliste, plaide Anne Hidalgo, et elle l’a payé de sa vie. Elle n’était ni anarchiste, ni éprise des théories de dictature. Je ne crois pas qu’elle était ennemie de la social-démocratie. Son mouvement était d’une grande pureté« . A travers le pacifisme de Rosa Luxembourg, son combat acharné contre la guerre, l’élue de Paris viendra à Jaurès, à Zola. En même temps, elle sera attirée par les combats féministes de Clara Zetkin, militante marxiste allemande qui rejoignit et soutint Rosa Luxembourg dans sa révolution spartakiste.

Admirations esthétiques

Plus tard, tentée par les Beaux-Arts et par le droit, Anne Hidalgo choisira la deuxième voie, ayant retenu la leçon du féminisme : obtenir son autonomie financière. Celle qui deviendra à 23 ans l’une des plus jeunes inspectrices du travail en France n’oubliera jamais ses racines, qui s’incarnent dans ses admirations esthétiques et politiques : Picasso bien sûr, mais aussi Antonio Machado, le poète qui se rangea au côté des républicains et qui mourut d’épuisement en fuyant son pays. Machado que célébra Aragon, et que chanta Ferrat :

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours.

Son cœur palpite encore des poèmes et des combats de Federico Garcia Lorca, et c’est un ravissement de l’écouter prononcer son nom comme on ne l’a jamais entendu, dans un murmure qui parcourt soudain son vaste bureau de l’Hôtel de Ville. Lorca assassiné par les franquistes, « parce qu’il dénonçait l’ordre établi, l’Eglise d’Espagne repliée sur elle-même ». Lorca jeté à la fosse commune pour avoir exprimé sa soif de liberté. Hidalgo battante et combattante, qui redit doucement, lentement, comme un secret, Federico Garcia Lorca.


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