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Dans les médias

Interview dans El País

Interview d’Anne Hidalgo dans El País publiée le 25 septembre 2012. Pour lire l’interview en espagnol, cliquez ici.

« Hollande lutte pour que l’Allemagne ne laisse pas le Sud de l’Europe derrière»

MIGUEL MORA, Paris

Ana Maria Hidalgo, plus connue sous le nom d’Anne Hidalgo, est à ce jour l’unique candidate à la Mairie de Paris. Les élections se tiendront au printemps 2014, il reste donc 18 mois pour savoir si cette femme née dans la même ville que Camarón de la Isla et Sara Baras, une belle et avenante franco-espagnole née dans la pauvreté pré-constitutionnelle de San Fernando (Cadix) en 1959, élevée à l’école républicaine d’un quartier ouvrier de Lyon, diplômée en droit et mère de trois enfants, sera la première Maire de Paris.

Hidalgo a accepté de nous recevoir dans son bureau avant de se rendre, cette semaine, à Cadix pour participer à un sommet de municipalités européennes. Pendant presque deux heures, elle a les yeux qui brillent alors qu’elle nous raconte sa vie et nous explique son désir mûrement réfléchi de devenir Maire de Paris. Elle nous raconte quand elle est enfant, son rêve était de vivre ici, «là où tout se passait», et qu’une de ses figures historiques préférées est Louise Michel, l’héroïne et poète anarchiste qui participa au soulèvement de la Commune (mars-mai 1871). «C’était une femme extraordinaire. Maîtresse d’école, écrivaine, généreuse, laïque, républicaine, elle a été envoyée en prison en Nouvelle Calédonie et y a appris à écrire aux prisonniers…. La Commune et la Libération sont les deux moments historiques dont Paris est le plus fier, et il ne faut pas oublier que l’Etat a puni cette rébellion en interdisant aux citoyens d’élire leur maire entre 1871 et 1977».

Elle arrive en ville à 24 ans, et après avoir travaillé au ministère du Travail comme conseillère de Martine Aubry, elle est «repérée» par Bertrand Delanoë, le premier maire socialiste de Paris. En onze ans à l’Hôtel de Ville, depuis 2001 en tant que première adjointe chargée de l’égalité, et depuis 2008 en tant que première adjointe chargée de l’urbanisme, Hidalgo a gagné de l’expérience, la réputation de travailler dur et l’estime des Parisiens. Englobée dans le courant majoritaire du Parti Socialiste qui soutient François Hollande – son voisin dans le 15e arrondissement -, Hidalgo gagnerait aujourd’hui la Mairie contre n’importe quel candidat de la droite, selon les sondages. «La victoire n’est pas assurée, la crise est là et sera un facteur. Mais les Parisiens savent que nous avons un projet écologiste, moderne et solidaire pour unir la ville avec la périphérie au sein du Grand Paris et transformer la ville la plus dense d’Europe (2.2 millions d’habitants dans 105 kilomètres carrés), en une urbanisation plus verte et plus accueillante, avec moins de voitures, plus de logements sociaux et plus d’enfants dans les rues».

En tant que «européenne convaincue», Hidalgo demande aux Espagnols de faire confiance à Hollande car, explique-t-elle, «il est en train d’agir en faveur d’un idéal européen différent, pour empêcher que l’Allemagne n’impose cette vision impensable, qui consiste à laisser la Grèce sur le chemin et à transformer l’Espagne et le Portugal en une espèce de seconde division européenne. L’Espagne doit sortir renforcée de la crise», affirme-t-elle, «et pourrait devenir la Californie de l’Europe, un centre technologique».

Question. Ça sonne bien, une femme née à Cadix, Maire de Paris…

Réponse. J’ai toujours eu la double nationalité et n’ai pas caché ma condition espagnole, c’est une richesse qui t’ouvre au monde, et une ville comme Paris, si ouverte et si progressiste, a toujours eu une relation très profonde avec l’Espagne. Quand on m’a donné la médaille d’Isabelle la Catholique [NDLR : l'équivalent de la Légion d'honneur en Espagne], l’Institut Cervantes a fait un itinéraire sur les pas d’auteurs espagnols à Paris et il y en avait beaucoup. Des artistes comme Picasso ou Miró… Il y a aussi eu beaucoup de gens humbles, des milliers de femmes qui sont venues dans les années 1970 et ont travaillé en tant que concierges ou femmes de ménage, la Petite Espagne de Saint-Denis des années 1920, les réfugiés de la Guerre d’Espagne, les républicains de La Nueve qui ont libéré Paris… Les Garcia, les Gomez, ont toujours été présents. Même si j’ai toujours dit que je suis née ailleurs, c’est ici qu’on m’a donné ma chance. En Espagne, à cette époque, on ne me la donnait pas.

P. Vos parents vinrent en France en 1961. Ils étaient rouges ?

R. Mon grand-père était républicain, un paysan d’Antequera. Et mon père était socialiste, et quand nous sommes partis en France, il travaillait dans les chantiers navals de Cadix. C’était une vie très dure. Avant, il avait été marin sur un pétrolier, ce qui était déjà une forme d’exil, mais il a démissionné quand nous sommes nées, ma sœur et moi. Il a toujours voulu partir d’Espagne. En 1936 [NDLR : le début de la Guerre d'Espagne], ses parents l’avaient emmené d’Antequera jusqu’à côté d’Andorre, et en février 1939, à la chute de la Catalogne, ils ont traversé la frontière française par les Pyrénées et on les a mis dans un camp de réfugiés. Mon grand-père à mal vécu l’exil, le maire d’Antequera lui avait promis qu’il le protégerait et ils sont revenus. Il a été condamné à mort deux fois, mais ils ne l’ont pas tué. Mon père disait toujours qu’il reviendrait en France dès qu’il le pourrait, il voulait que ses filles aient une culture et une éducation.

P. Que retenez-vous de votre enfance à Lyon ?

R. On avait une maison dans le quartier ouvrier du centre, Vaise. Mon père travaillait comme électricien. La maison n’avait pas de toilettes, mais le quartier était un univers. Il y a avait des réfugiés russes de la Révolution de 1917, des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Français… Dans le collège, il y avait le monde entier, c’était un mélange total et il n’y avait pas de racisme. A mes 14 ans, nous avons déménagé pour un quartier plus moderne, la maison avait des toilettes… Les professeurs aimaient le fait que nous étudions, et ont aidé mes parents afin que nous puissions aller à l’université.

P. Pourquoi êtes-vous venue à Paris et comment êtes-vous entrée en politique ?

R. Je suis arrivée ici en tant qu’inspectrice du travail et quand je l’ai su, je me suis dit «J’y suis enfin arrivée!». J’ai toujours eu le sentiment que tout se passait ici, que c’était le centre du monde. Et c’était vrai ! Très jeune, j’ai adhéré à un syndicat similaire à l’UGT [NDLR : la CFDT], à des associations de spécialistes du droit du travail progressistes et européens, et parfois j’allais à des réunions du Parti Socialiste dans le 15e mais je les voyais sans cesse en train de se quereller et cela ne me motivait pas. En 1993, quand le PS a perdu les élections, je me suis dit «ne reste pas en retrait, ne sois pas aussi critique», et j’ai pris ma carte. Aubry m’a recrutée en tant que conseillère technique au ministère en 1997, et c’est là-bas que j’ai connu mon mari. Nous avons beaucoup travaillé sur la loi des 35 heures. En 1998, Hollande est devenu premier secrétaire du PS et m’a appelé dans le cadre de la rénovation de la commission exécutive : «Je t’intégrerai moi», m’a-t-il dit. En 2001, j’ai pensé que Delanoë était l’homme parfait pour donner une impulsion de modernité à Paris et je l’ai suivi.

P. Les Parisiens ont la réputation d’être antipathiques et timides. C’est vrai?

R. Je ne crois pas qu’ils soient timides, mais ils sont très critiques, très exigeants et ont très conscience que leur ville est mythique, de ce que signifie être de la ville de la Commune et de la Libération. Sans comprendre ces deux moments d’insurrection, on ne peut comprendre ni les Parisiens ni Paris. C’est une ville rebelle, que le pouvoir national a toujours considéré comme dangereuse. Et les Parisiens pensent que pour vivre ici, il faut le mériter. Et il est vrai qu’il est nécessaire de chercher le plaisir de vivre à Paris, parce que la vie peut être dure. Les gens sont en général fiers d’être ici, et ouverts sur le monde. Ils sont individualistes, mais en même temps très solidaires. Le Velib’ l’explique bien : ils veulent qu’il y ait 20.000 vélos et chacun en profite à sa manière. Ils vivent leurs vies en liberté totale.

P. On ne devient jamais parisienne ?

R. 53% des Parisiens sont des femmes. Et leur caractéristique est qu’elles sont très actives et ne renoncent à rien. L’immense majorité travaille, il y a seulement 12% de femmes au foyer, elles aiment avoir des enfants - la natalité est supérieure à celle du pays - ce qui est remarquable, et même si nous avons créé 10.000 places en crèche depuis 2001, comme il y a peu de grands-parents pour aider, nous avons toutes notre réseau d’amies : «les copines» sont la vraie famille.

P. On voit quand même beaucoup d’enfants dans la rue à tout âge…

R. C’est amusant parce qu’à Manhattan, on ne les voit pas, mais ici, on en voit encore beaucoup, qui vont à l’école et qui jouent, dans tous les quartiers. Cela suscite quelques problèmes, comme dans toutes les grandes villes, il y a parfois des accidents, mais nous avons un plan pour améliorer leur sécurité et mieux accompagner leur autonomie et leur liberté.