« Une Parisienne pour le peuple » (Haaretz)
Traduction d’un article de juin 2010, à l’occasion de mon passage à Tel-Aviv pour une conférence.
Lire l’article original en anglais.
Par Avirama Golan
25 mai 2010, Haaretz (traduit de l’anglais)
Les temps ont changé. Quiconque veut apprendre quelque chose sur Anne Hidalgo, la charismatique adjointe au maire de Paris, est invité à se connecter sur son site internet, à regarder ses interviews télévisées, à surfer sur les sites de la ville et à discuter avec elle sur Facebook et Twitter. Mais une conversation en face à face avec cette politicienne fraîche et surprenante est fascinante.
A 51 ans, Hidalgo est une militante socialiste historique et une experte en droit du travail, grâce à ses études dans les universités de Paris X - Nanterre et de Lyon, et à ses expériences concrètes dans les ministères de la justice et du travail. Lors des élections municipales de 2001, elle s’est fait élire face à la droite dans le quartier bourgeois et conservateur du 15ème arrondissement, son lieu de résidence depuis 26 ans. Elle parle avec passion de ses projets à Paris, de ses plans pour le futur et des principes urbanistes et sociaux qui la guident dans son travail.
Il est clair qu’Anne Hidalgo sera le prochain maire de Paris, mais avant cela le paysage politique français va connaître des temps agités. Il y a quelques mois, les élections municipales ont vu une large victoire de la gauche sur la droite, et les élections présidentielles de 2012 promettent d’être disputées.
La carrière d’Hidalgo a décollé lorsqu’elle a travaillé avec Martine Aubry, ministre du travail de Lionel Jospin. Après la victoire de Nicolas Sarkozy, Aubry rassembla les restes de son parti meurtri et pétri de conflits internes, et mit en oeuvre la reconstruction sans ménager ses efforts. Si les socialistes gagnent les présidentielles, Hidalgo deviendra encore plus puissante.
Cette semaine, Anne Hidalgo participe à la convention du French Forum et s’exprimera sur « La ville globale et le melting pot », un sujet qui lui est cher. Le forum est accueilli par l’ambassade de France à Tel Aviv, en partenariat avec Haaretz.
« Paris gardera toujours ses caractéristiques architecturales et son paysage typique - la Seine, la division des quartiers, etc. - » explique Anne Hidalgo, « mais nous avons travaillé ces 10 dernières années pour la transformer de plus en plus en une ville tournée vers ses habitants. La ville a connu des changements très importants. Elle a une hétérogénéité qu’elle n’avait pas auparavant, et je vois ce nouveau mélange socio-culturel comme un nouveau défi. »
L’un des résultats concrets de cette vision est la construction massive de logements abordables partout dans la ville. « Depuis le début de notre mandat, nous avons construit 30 000 logements sociaux; en fin de mandant, en 2014, nous en serons à 70 000″, dit Hidalgo. Ces appartements sont conçus pour les centaines de milliers de gens qui arrivent ou reviennent à Paris. « C’est notre projet le plus important. Il amène un profond changement dans la ville », dit-elle.
Des espaces pour respirer
Changer Paris n’est pas une mince affaire. C’est une capitale nationale et universelle, qui s’effondre presque sous le poids des monuments sombres et grandioses, alors que ses besoins évoluent rapidement.
Le maire Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo doivent naviguer entre les conservateurs horrifiés à l’idée qu’on touche à un héritage glorieux, et les Verts résolument opposés aux construction de grande hauteur. Hidalgo leur dit à tous qu’ils devront s’habituer à la densité urbaine.
« La métropole telle qu’elle est aujourd’hui est encombrée », dit-elle, « mais elle a de grands espaces de respiration, comme la promenade que nous créons dans le 7ème arrondissement. Quoi qu’il en soit, nous ne construisons pas des tours dans le centre historique de la ville, mais dans des quartiers périphériques, dans des zones mal conçues comme Clichy-Batignolles. Des constructions de grande hauteur à ces endroits nous permettent de prévoir un nouveau grand parc, avec un immense parking souterrain. Les bâtiments résidentiels n’auront pas plus de 15 étages. Les grands bâtiments sont conçus pour accueillir des entreprises ou des administrations. »
Son approche de l’urbanisme a donné naissance au terme « Générocité » - la ville généreuse. Il a été créé par un groupe de jeunes architectes français. « Leur idée est de concevoir une ville belle et écologique, qui ne polluerait pas et serait généreuse avec ses habitants. Le plan est de construire des habitations qui soient confortables et agréables, tout en réfléchissant à l’espace public, qui sera accueillant plutôt que surchargé. Un espace qui invitera les gens non pas à se croiser rapidement, mais à s’attarder un peu, à se rencontrer, à discuter. »
La vision du monde d’Anne Hidalgo combine une idéologie de gauche avec une expertise de l’économie et de la société.
Ses racines sont espagnoles. « Mon grand-père, un républicain espagnol, s’est enfui en France avec mon père, qui était alors petit garçon, mais il ne supportait pas l’exil et est rentré malgré la sentence de mort qui pesait sur lui. La famille a survécu dans des circonstances pas faciles, puis repartit lorsque Franco pratiqua les expulsions en masse car il ne pouvait pas nourrir sa population. J’avais deux ans et demi quand nous sommes arrivés à Lyon. Le déracinement et la pauvreté rendaient les choses difficiles, le racisme se pratiquait ouvertement et j’avais la peau mate, mais j’ai eu de la chance. J’adorais l’école, j’avais des parents ambitieux et d’excellents professeurs. En fin de compte, j’ai gardé de bons souvenirs de mon enfance dans un quartier d’immigrés - ça m’a certainement façonnée. »
Seule peut-être une enfant d’immigrés comme Hidalgo peut apprécier à ce point le changement de Paris, et être aussi enthousiaste sur un projet d’ampleur qui en aurait rebuté d’autres : la rénovation du coeur de la capitale, Les Halles, autrefois un marché de gros, puis un centre commercial moderne et rutilant, devenu avec les années un complexe négligé et hideux.
« En 2001, il était clair que l’architecture des années 60 avait mal vieilli, et nous avons eu à prendre en compte les usages multiple de ce lieu », dit-elle. « Après tout, les Halles ne sont pas seulement un centre commercial et culturel, mais aussi le point d’accès à Paris de toute l’Europe. Nous avons décidé de ne pas nous contenter de changements cosmétiques, mais d’aller vers une modification en profondeur, intégrant une amélioration du système de transport. Cela a requis une coopération complexe entre de nombreuses entités, gouvernementales et autres. » Comme dans beaucoup d’endroits, les gouvernement a du mal à suivre le dynamisme de la municipalité, et doit encore à la ville des sommes considérables.
Hidalgo est particulièrement fière du projet de rénovation du quartier des Halles. En quelques années, Paris est visiblement devenue une ville plus verte et plus accessible, sillonnée de pistes cyclables, pleine d’activités pour les piétons et plus respectueuse de l’environnement.
Critique de Sarkozy
Hidalgo ne pratique pas la langue de bois. Elle a des opinions bien affirmées sur la société, et critique vivement le président Nicolas Sarkozy, méprise le style Hollywoodien qui a touché la vie politique française depuis son élection, et espère que Martine Aubry gagnera la confiance du public et remettra de la mesure dans la fonction présidentielle.
« Je n’aime pas être surexposée, ni détourner le féminisme de la lutte sociale en disant « élisez-nous parce que nous sommes des femmes », dit Hidalgo. Lorsqu’on lui demande une séance photo avec son jeune fils, elle répond qu’elle tient à ce que les membres de sa famille aient un droit à la vie privée, et à une enfance normale.
Il est important pour elle de mettre en avant la différence - que beaucoup ont essayé d’effacer - entre la gauche et la droite. « Il y a deux familles politiques en France, la droite conservatrice et la gauche progressiste et sociale. Cette tension entre les deux est importante pour l’équilibre de la société. J’espère que les élections à venir donneront aux gens qu’il y a une réelle alternative. Il ne faut pas que les Français soient leurrés par une hypothétique troisième voie ».
« On le voit sur le terrain », ajoute-t-elle. « Lors de la campagne pour les municipales nous avons clairement senti que les gens sont fatigués de Sarkozy, et qu’ils ne souhaitent pas voir le parti socialiste se déchirer à nouveau. Je suis convaincue que les électeurs ne pardonneront pas à ceux qui iraient au combat avec les mêmes vieilles méthodes » dit-elle en faisant allusion à ceux qui aimeraient écarter Aubry après la rénovation du parti.
Hidalgo écrit un livre sur le monde du travail, un domaine « qui a été métamorphosé ». Elle y conteste la vision de Sarkozy, qui a beaucoup parlé de mérite mais n’a rien fait, dit-elle, et a amené les gens à travailler plus pour gagner moins. Le capitalisme est devenu la pensée unique, et Sarkozy impose sa politique à toutes les nations, sans prendre en compte leurs particularités.
« Tout le monde s’en est remis aux marchés, et que s’est-il passé ? L’Europe a échoué lamentablement et tente de se sauver en appliquant précisément la méthode qui l’a menée à sa perte. Mais les restrictions et le blocage de la consommation ne conviennent pas à la démocratie moderne. Nous proposons une renaissance du modèle social-démocrate. » A Paris, il semble que cela marche.
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